Alors quil bat de laile en Haïti sous limpulsion de langlais, le français semble gagner du terrain en République dominicaine. La tendance est palpable dans les centres universitaires, les hôtels et les bars huppés de Santo Domingo à Santiago.
Le journaliste
Fritz Valesco, dit Pitit Fèy, alors animateur dune émission en créole
de Radio Port-au-Prince, consacrée à l 'histoire dHaïti, avait trouvé
un proverbe haïtien pour initier les jeunes à la connaissance de
lhistoire de la Première République noire : « Pale franse pa di
lespri/la maîtrise du français nest pas un signe dintelligence. »
Entre-temps, la langue est devenue un outil indispensable dans le
contexte de la globalisation. En République dominicaine, elle est même
signe dérudition.
Les Dominicains savent-ils donc faire la France ? Les plus brillants
intellectuels de lEst se débrouillent en français. Le leader
dominicain Francisco Peña Gomez, décédé, avait pris lhabitude de
sexprimer en français lors de ses entrevues avec des journalistes
francophones. La semaine écoulée, un journal dominicain a salué la
traduction, par une maison déditions française, de « El hombre del
acordeón », un recueil de nouvelles de Marcio Veloz Maggiolo.
Comment faire la France en République voisine ? Les maîtres de lEst
ont pu négocier avec les grandes entreprises françaises de Orange à
Carrefour, contrairement à Haïti, membre « influent » de la
Francophonie. Ils sentendent avec des universitaires haïtiens pour
imposer le français aux étudiants dominicains en récréologie.
Par réflexe anti-impérial, lHaïtien, scolarisé ou pas, dissèque sans
Descartes et rêve sans Jules Verne. Car linconscient collectif haïtien
est avant tout créole. Les travaux littéraires de Frankétienne, écrits
dans les deux langues, lont longtemps prouvé.
Francité et ethnicité sont-elles interchangeables ? Déjà au XIXe
siècle, lécrivain français Arthur de Gobineau, activiste négrophobe,
auteur de « Lessai sur linégalité des races humaines », avait poussé
le penseur haïtien Louis Joseph Janvier, négrophile à sa manière, à
donner la réplique quil fallait à travers les pages de son essai : «
De légalité des Races humaines ».
Un linguiste haïtien a conseillé la prudence par rapport à la formule
lapidaire « du premier des Blancs au premier des Noirs. » En République
voisine, lon apprend aux Noirs quils sont Indiens avant tout. Beau
prétexte pour attirer des touristes « négrophages » !
Si à Port-au-Prince lHabitation Leclerc, un grand complexe hôtelier,
nexiste plus, en France le « rapatriement de Toussaint » par
lancienne métropole, reste un sujet dactualité. Lhexagone considère
Louverture, lun des pères fondateurs dHaïti, comme le premier général
noir français. Paradoxe de lhistoire !
La question de la langue opacifie parfois lethnicité. En 1937, les
Trujillistes avaient réalisé un test linguistique autour de « perejil
», pour savoir si les immigrés haïtiens avaient tous appris la langue
de la Reine Isabelle, la Catholique. Vingt-mille Haïtiens ont été
massacrés pour avoir échoué à cet examen auquel les « colocolos »,
immigrés caraïbéens dascendance multiple, nétaient pas soumis.
Aujourdhui, plusieurs militaires dominicains, dorigine haïtienne,
sexpriment en français, en créole, en plus de lespagnol, leur langue
dinsertion. Les hôtesses dominicaines ou haïtiennes à bord des autobus
transfrontaliers, maîtrisent sans préjugé les subtilités des trois
langues de lîle dHaïti.
Jusquau 5 décembre prochain, date anniversaire du débarquement des
conquistadors espagnols sur lîle, le lac Azueï, en territoire haïtien,
et le lac Enriquillo de lautre côté de la frontière seront en osmose.
Visiteurs et riverains parleront une seule langue à loccasion de la
Foire écotouristique quorganisent les deux pays à Fonds-Parisien, à
quelques kilomètres de Jimani : celle dun combat pour la protection de
lenvironnement.
Il faut se demander dans quelle langue faudra-t-on bâtir la Francophonie à léchelle dHispaniola.
Dominique Batraville
DB/JEC/CR
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